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Madagascar

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Articel published in Suisse Newspaper "Le Temps"

Madagascar secoué par une crise sociale

Angélique Mounier-Kuhn

L’opposition manifeste à Antananarivo. (Keystone)

Lundi, des émeutes ont fait une quarantaine de morts. Le président est contesté par le maire d’Antananarivo

Un bégaiement pernicieux de l’histoire a de nouveau précipité Madagascar dans une grave crise politique et sociale. Entre fin 2001 et début 2002, Marc Ravalomanana, à l’époque maire énergique de la capitale Antananarivo, s’était appuyé sur l’insatisfaction populaire pour ravir la présidence à Didier Ratsiraka, au sommet de l’Etat malgache depuis 1975.

Agitateur social hier, le président de la grande île de l’océan Indien est à son tour devenu la cible d’une exaspération populaire entretenue par… le maire d’Antananarivo, Andry Rajoelina, un indépendant élu fin 2007. Partie de la place du 13-Mai, au cœur de la capitale, où se rassemblent depuis le début de la semaine des dizaines de milliers de contestataires, la grogne a rapidement gagné les autres villes du pays.

Si les manifestations se sont ­déroulées dans le calme mercredi, elles avaient tourné lundi aux émeutes et aux pillages et causé la mort d’au moins 68 personnes, dont une trentaine ont succombé à l’incendie d’une galerie commerciale du centre d’Antananarivo.

Agé de 34 ans seulement, novice en politique et homme d’affaires réputé pour son passé de disc-jockey, «Andry Rajoelina fait exactement la même chose que ce qu’avait fait Ravalomanana en 2001. Il lutte contre le régime du président, il a le peuple derrière lui et possède sa propre chaîne de télévision», explique Charles Eschauzier, diplômé de l’Ecole hôtelière de Lausanne installé à Antsirabé, une ville du centre de l’île.

«Dictateur»

Les tensions entre les deux hommes couvaient depuis des mois. Mais c’est précisément la décision autoritaire du président de fermer mi-décembre cette chaîne, Viva TV, au motif qu’elle avait diffusé une interview de son prédécesseur Didier Ratsiraka, qui a poussé Andry Rajoelina à rallier les mécontents. Et à les encourager à manifester contre celui qu’il qualifie de «dictateur».

Il l’a fait sans peine: le terrain était propice à l’embrasement. «Ravalomanana est un «président-manager» qui a du mal à faire la différence entre le bien commun du pays et son intérêt personnel. Il n’a pas vu venir le mécontentement populaire», explique José Ribeaud, président d’honneur de la fondation Avenir Madagascar.

Ainsi, dans ce pays durement frappé par la crise des produits agricoles, le chef d’Etat a la mainmise sur la filière alimentaire (riz, lait). Il en contrôle la distribution via sa chaîne de magasins Magro, les premiers à avoir été saccagés par les pilleurs lundi passé. Ces derniers temps, il a par ailleurs hérissé la population, dont la majorité est illettrée et les deux tiers vivent en dessous du seuil de pauvreté, en multipliant les provocations. En décembre, il passait, dans l’opacité la plus totale, un contrat de location pour un siècle de 1,3 million d’hectares de terres agricoles avec le conglomérat coréen Daewoo. Peu de temps après, son acquisition, de façon tout aussi peu transparente, d’un Boeing 737 luxueusement équipé pour 60 millions de dollars, faisait à nouveau scandale.

«Messianique et mégalomane, il était plein de bonne volonté, poursuit José Ribeaud. Il avait promis un développement humain durable et rapide. Mais les gens n’ont vu aucune amélioration. Plus l’espoir leur est donné, plus ils sont déçus.» Mercredi soir, le président et le maire se refusaient toujours à se rencontrer pour aplanir leurs différends. Des manifestations étaient à nouveau prévues pour le restant de la semaine. .

  

Madagascar reste sous haute tension

Angélique Mounier-Kuhn

La ministre de la défense a démissionné après les morts de samedi. La communauté internationale se porte au chevet de l’île

Parce qu’elle n’a pas supporté que la manifestation de samedi dans les rues d’Antananarivo soit matée dans le sang, et qu’elle n’en a vraisemblablement pas donné l’ordre, la ministre malgache de la Défense, Cécile Manorohanta, a démissionné de son poste. La foule, rassemblée à l’appel d’Andry Rajoelina, le maire de la capitale qui mène depuis la mi-décembre une campagne d’opposition musclée au président Marc Ravalomanana, avait essuyé les tirs des forces de sécurité alors qu’elle convergeait vers le Palais présidentiel. De source officielle, 28 manifestants ont été tués et 212 ont été blessés dans les heurts. Des informations confuses circulent sur l’origine des coups de feu. Selon des observateurs, la garde présidentielle en est à l’origine.

Mouvement hétéroclite

«En cette période de crise politique, je compatis et je soutiens moralement toutes les familles qui ont eu des décès […] En tant que mère, je n’accepte pas cette violence», s’est émue la ministre dans un communiqué cité par l’AFP. Cette personnalité de la société civile, ancienne présidente d’université, a immédiatement été remplacée à son poste par le vice-amiral Mamy Ranaivoniarivo, auparavant directeur de cabinet militaire auprès de la présidence.

«C’est le prix que devait payer le président pour recoller l’armée derrière le pouvoir», explique Solofo Randrianja, professeur à l’Université de Tamatave. Si elle est cimentée par la dénonciation, l’autoritarisme du président et de sa gestion très personnelle des finances publiques, la fronde menée par Andry Rajoelina est en réalité un mouvement hétéroclite, explique l’analyste. Il rassemble «les gens des bas quartiers des villes, descendants des esclaves; des jeunes, dont 500 000 arrivent chaque année sur le marché de l’emploi et sont laissés de côté par le mouvement de libéralisation économique; des membres de l’armée, actuellement en voie de réforme et de réduction; la vieille bourgeoisie industrielle déclinante menacée par la régionalisation de l’économie et enfin l’opposition».

Le jeune maire, 34 ans, destitué la semaine passée «est un peu prisonnier de ce mouvement. Tous les jours, il lui faut trouver un moyen de rassembler ces gens, de maintenir la contestation, quitte à faire de ses partisans des espèces de martyrs», dénonce Solofo Randrianja. Depuis que le conflit entre le maire de la capitale et Marc Ravalomana s’est radicalisé le 26 janvier dernier, les violences ont coûté la vie à une centaine de personnes.

Le calme est maintenant revenu sur Antananarivo, qui a rendu lundi un hommage recueilli aux morts du week-end. «En province, il n’y a pas de problème mais tout le monde reste très tendu», relate pour sa part Charles Eschauzier, un expatrié installé à Antsirabé, une ville du centre de l’île.

«Le risque dorénavant est que les deux parties n’arrivent pas à négocier, parce qu’elles ne peuvent pas ou ne veulent pas, commente Benoît Girardin, ancien ambassadeur de Suisse à Madagascar. Le mouvement pourrait s’essouffler puis être à nouveau secoué par une éruption de violence, comme samedi dernier.» Pour parer à un tel scénario et inciter les parties au dialogue, les Nations unies ont dépêché un émissaire sur l’île. L’Union africaine a indiqué son intention d’en faire autant.